Apollinaire – Le regard du poète

 

Depuis les origines de la critique d’art, nombreux sont les poètes qui se sont pliés à cet exercice en marquant de leur plume l’histoire de l’art. Malgré leur diversité, tant chronologique que stylistique, ceux-là ont probablement quelque chose en commun : la volonté de faire se rencontrer les arts pour constituer un nouveau langage. Si Guillaume Apollinaire fait partie de ces génies-là, c’est qu’il a su, avec ses critiques mais aussi ses œuvres poétiques et théâtrales, marier les images, la parole et les mots dans leur fond et leur forme. L’ensemble de sa carrière forme un immense patchwork où finit par se dresser le portrait d’un début de siècle marqué par la guerre et duquel se dégage un désir de création sans limites.

Marie Laurencin (1885-1956) Apollinaire et ses amis, dit aussi Une réunion à la campagne, 1909 Huile sur toile, 130 × 194 cm Paris, Centre Georges Pompidou, Musée national d’art moderne © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Jean-Claude Planchet © ADAGP, Paris 2016

Marie Laurencin (1885-1956), Apollinaire et ses amis, dit aussi Une réunion à la campagne, 1909, Huile sur toile, 130 × 194 cm. Paris, Centre Georges Pompidou, Musée national d’art moderne. © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Jean-Claude Planchet. © ADAGP, Paris 2016

Guillaume Apollinaire (1880-1918) Poème calligramme à Lou, envoyé par Apollinaire à Louise de Coligny-Châtillon, 9 février 1915 Encre et crayons de couleur sur papier, 20,8 × 14,8 cm Collection particulière © Musée d’Orsay / Patrice Schmidt

Guillaume Apollinaire (1880-1918), Poème calligramme à Lou, envoyé par Apollinaire à Louise de Coligny-Châtillon, 9 février 1915. Encre et crayons de couleur sur papier, 20,8 × 14,8 cm. Collection particulière. © Musée d’Orsay / Patrice Schmidt

L’exposition qui lui est consacrée au Musée de l’Orangerie retrace de manière thématique les grandes aspirations d’Apollinaire et rend compte de l’importance de son œuvre dans l’affirmation de l’art moderne. En rencontrant et en accompagnant les artistes de son temps, il devient – pour reprendre la formule d’Alberto Savinio – un « homme-époque ». Avocat des cubistes, des Fauves et des peintres métaphysiciens, il appuie leurs créations dans ses articles et son traité Méditations esthétiques. Plus que défendre les artistes, il enrichit leurs œuvres par ses écrits et participe au foisonnement des avant-gardes. Le grand nombre de projets et d’œuvres collaboratives présentés tout au long de l’exposition témoignent des échanges intellectuels qui liaient les artistes du temps. Parmi ces derniers, on retrouve entre autres Marie Laurencin, Max Jacob, André Derain, Marc Chagall, Robert Delaunay ou Giorgio De Chirico.

 Pablo Picasso (1881-1973) Tête (portrait d'Apollinaire) en deux parties, août 1908 Fusain, 48,9 × 63,5 cm Paris, musée Picasso © RMN-Grand Palais (musée Picasso de Paris) / Mathieu Rabeau © Succession Picasso 2016

Pablo Picasso (1881-1973), Tête (portrait d’Apollinaire) en deux parties, août 1908. Fusain, 48,9 × 63,5 cm. Paris, musée Picasso. © RMN-Grand Palais (musée Picasso de Paris) / Mathieu Rabeau. © Succession Picasso 2016

Au-delà de cela, il est émouvant de découvrir que leurs relations amicales et sentimentales sont prouvées par de nombreuses correspondances, souvent très brèves et parfois agrémentées d’esquisses. Dans le parcours, il est question en particulier de deux hommes qui ont marqué Apollinaire dans ses créations et sa vie personnelle. Il s’agit d’une part de l’amitié entre le poète et Picasso, avec qui il partage non seulement des lettres, des œuvres, des moments privilégiés mais aussi un goût pour l’érotisme. Une salle de l’exposition y est exclusivement consacrée. D’autre part, la dernière salle du parcours montre quant à elle les liens qui unissent Apollinaire et le galeriste Paul Guillaume, en particulier leur passion pour l’art moderne et extra-européen. Ce choix de mettre l’accent sur la personne de Paul Guillaume est aussi expliqué par la présence de sa collection au Musée de l’Orangerie.

Il faut, pour comprendre l’acte de création chez Apollinaire, connaître l’éclectisme de ses inspirations : les photographies de son appartement en sont une preuve. On y voit, mêlés sans dictat, des affiches publicitaires, des figurines africaines et des tableaux contemporains. Il associe les images populaires de son quotidien et les objets extra-occidentaux qui le fascinent tant. Le poète baigne donc dans un cadre qu’on pourrait qualifier de « surréaliste », terme qu’il sera d’ailleurs le premier à utiliser.

Serge Jastrebzoff, (Sans titre) Titre attribué : Couverture pour "les mamelles de tiresias" de guillaume apollinaire, 1918. (C) ADAGP. Photo (C) Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Jacqueline Hyde

Serge Jastrebzoff, (Sans titre), Titre attribué : Couverture pour « les mamelles de tiresias » de guillaume apollinaire, 1918. (C) ADAGP. Photo (C) Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Jacqueline Hyde

Avec sa curiosité et sa soif de créativité, Apollinaire compose un langage qui lui est propre et qui aspire probablement à un absolu artistique où tous les arts seraient unis dans une sorte d’apothéose. Ce désir prend forme dans ses nombreux calligrammes : le sens renvoie à la forme, les mots deviennent des images et les poèmes revêtent un aspect esthétique, floutant la frontière avec les arts picturaux. L’apothéose des arts à laquelle il aspire est également effective dans son drame surréaliste Les Mamelles de Tirésias. Dans cette pièce, tout est pensé pour composer un tableau vivant et empreint d’une ambiance extraordinaire et onirique. Finalement, selon le poète, tout est matière à créer : les formes, les couleurs, les mots, la parole.

Il faut saluer la richesse du parcours présenté au Musée de l’Orangerie, qui met savamment à jour toutes les facettes de l’œuvre de Guillaume Apollinaire et qui nous permet de découvrir à quel point il doit être reconnu comme un artiste complet. C’est également une merveilleuse occasion de découvrir ou de redécouvrir les artistes modernes majeurs qui ont gravité autour du poète en ce début de siècle et qui ont marqué l’histoire de l’art.

Écrit par Gaelle Hubert


Du 6 avril au 18 juillet 2016 au Musée de l’Orangerie.

Entrée plein tarif : 9€
Entrée tarif réduit : 6,50€

Le musée de l’Orangerie est ouvert de 9h à 18h tous les jours sauf le mardi, le 1er mai, le matin du 14 juillet et le 25 décembre.

Exposition organisée par les musées d’Orsay et de l’Orangerie, avec le soutien du Centre Pompidou, du Musée national Picasso et de la Bibliothèque de la Ville de Paris.

 

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