Dementia Praecox, la folie mise en scène

Tac, tac, tac, tac. On entend le bruit des talons et des petits mouvements de pas des comédiens. Un rire qui résonne. Une ambiance qui s’anime dans l’instantané et qui nous plonge dans la folie. C’est Dementia Praecox qui commence !

Tout semble d’apparence déconstruit, sans lien logique, dans une ambiance un peu grotesque, mais lorsque que nous rentrons à part entière dans l’univers de la pièce la symbiose se fait : happés par le phénomène, ces rires nous font rire à notre tour et cette folie qui se propage nous gagne. Le quatrième mur tombe et nous faisons partie du spectacle, un fou parmi les fous ! C’est ici que le travail d’Elizabeth Czerczuk – metteur en scène de Dementia Praecox – est spectaculaire, le regardeur se retrouve acteur, il s’identifie au jeu des comédiens et se sent alors l’un des leurs. Il porte la blouse du comédien, danse, se fait soigner par des friandises et se retrouve à suivre cette folle farandole au sein du théâtre.

Le spectacle est en effet spatial, il évolue au cœur du lieu, invitant le spectateur à se déplacer, à le suivre dans les couloirs, le bar et la salle de spectacle. Non conventionnel, ce dernier ne donne pas de place définie au spectateur qui est alors placé sur les côtés de la salle où devraient se situer les gradins. L’espace entier devient scène, une scène étonnante, mouvante, apportant un degré d’approche particulièrement intéressant. Ainsi, les comédiens se meuvent, proches, attirants et menaçants à la fois. L’interaction naît alors de cette promiscuité qui dérange mais interpelle. Sommes-nous fous ? Sommes-nous en train de regarder notre propre reflet ? La pièce semble représenter la folie et l’absurdité du monde, la névrose publique, une société malade depuis l’intérieur qui se propage et devient une valeur inconditionnelle du monde. Devrions-nous tous être fous ? Tous ces gens névrosés qui nous entourent, qui relèvent toutes les horreurs du monde, remettent en cause la position du spectateur et celle des personnes « saines » face aux malades mentaux. C’est l’idée d’une démence qui se diffuse et qui devient universelle, qui brise les fondamentaux, nos idées préconçues et ce que l’on conçoit au plus profond de nous. Nous ne sommes pas des êtres « normaux », nous ne sommes pas « sains », nous sommes tous malades ! Cette petite fille qui apparaît, vêtue d’une robe blanche, un doudou dans les bras et une poussette qui semble venir d’un autre âge, traverse la scène. Silencieusement. C’est encore une enfant, mais elle parait comprendre que le monde n’est pas toujours beau. Qu’il connait la mort, les souffrances, la maladie, la violence et la démence. Elle se rend compte que les gens sont fous, que la société rend dingue. Elle évolue au cœur de ce phénomène qui est devenu normal à nos yeux mais qui ne l’est pas en réalité.

Dans un processus créatif constant, le travail d’Elizabeth Czerczuk évolue à chaque représentation. Le théâtre apporte un aspect laborantique à la pièce, elle change, se transforme, prend le parti d’expérimenter et de créer constamment. Des personnages sont ainsi enlevés ou ajoutés, les actions évoluent. Tout se lie et se délie dans une effervescence créatrice. Mêlant scènes de chant, de théâtre ou même de danse, Dementia ne propose pas de travail définitif, il est continuellement renouvelé et appelle à être revu par la suite afin d’en voir l’évolution. Le personnage de la petite fille, par exemple, n’était pas aussi développé à la représentation précédente, or elle apporte une compréhension un peu différente. On ne se sent plus seulement touché en tant qu’adulte abimé par la société, mais aussi notre âme d’enfant pour laquelle on se rend compte du changement, du malaise dans lequel nous mettons nos progénitures. Ainsi, on peut arriver à une comparaison de ce qui a été vécu à notre époque et de ce que doivent vivre à l’heure d’aujourd’hui nos enfants. Mettons-nous à leur place. Voient-ils des fous ? Ne deviennent-ils alors pas fous à leur tour à force de vivre avec nous ? Serait-ce nous qui nous transformons mutuellement en malades et sommes-nous rentrés dans une spirale infinie où l’homme a pour destiné de devenir dingue. C’est là que le spectacle Dementia Praecox porte toute sa puissance. Il peut paraître de prime abord un amas de plusieurs sujets, d’actions décousues et vides de sens. Mais, à partir du moment où nous en saisissons le sens profond, nous n’en sortons pas indemne. Le spectacle touche aux tripes, fait apparaître des sensations et des sentiments qui n’ont parfois jamais été explorés.

Au travers de Dementia Praecox, Elizabeth Czerczuk prône donc un théâtre au service de la pensée. Elle revient à la source de l’acte théâtral, l’utilisant comme outil de communication privilégié, un passage de pensée. Sacré, il exige l’investissement total de ses officiants, que cela soit vocal, gestuel, chorégraphique ou émotionnel, et soulève des sentiments forts aux spectateurs.


Représentations les 4, 5, 6 mai et 1, 2, 3 juin 2017 à 20h30

Tarif : tirage aux dés (entre 3 et 18 euros)

Théâtre Elizabeth Czerczuk

20, rue Marsoulan 75012 Paris

 

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