Céline et Vincent : le documentaire par la photographie

Céline et Vincent ont choisi de faire de la photo le centre de leur vie. A bord de leur camion et accompagnés de leur lapin, ils parcourent les routes françaises et européennes et questionnent le monde dans lequel ils vivent. Ils se sont notamment engagés dans un projet à long terme sur la question de l’immigration, loin des clichés médiatiques : Europe 2050. 

 


 

Hey Listen : Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec la photographie ?

Céline : Je me rappelle des portes ouvertes de l’école dans laquelle j’ai étudié, l’Institut Saint-Luc. J’avais seize ans. Pour le concours d’entrée, j’ai demandé à mon oncle de me prêter son argentique. Toutes les photos de la pellicule étaient floues. Je me souviens aussi du premier appareil photo que j’ai acheté. C’était sur une braderie, un boîtier allongé violet, avec deux modes : 20-36 ou format panoramique.

Vincent : Moi, je me rappelle de ma première rencontre avec un appareil photo. Chez mes parents, il y avait le boîtier de mon père dans une vitrine. J’avais une attirance un peu spécifique pour cet objet, je le trouvais beau. Et je me rappelle des pellicules que ma mère faisait développer chez Maxicolor. On recevait les enveloppes par La Poste.

Portrait d’une famille vivant dans une courée, avril 2008. Lille, France – 20 avril 2008.

Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce médium ?

V : J’aime bien la partie un peu psychorigide, technique, contrôlée, avec des réglages. Le mélange entre quelque chose de créatif et la contrainte technique. J’aime aussi que l’image en photo soit synthétique, qu’elle suffise, pas comme au cinéma.

C : Pour moi, ça été de garder le souvenir d’une image. S’attarder sur quelque chose qui ne nous marquerait pas forcément sans la photographie. Et le côté « balade », se laisser attirer par ce qui nous entoure. J’aimais bien dire que c’est comme une extension de la main.

   « J’ai une certaine nostalgie de l’argentique, parce qu’il y a l’odeur de chimie, une sorte de rituel, de protocole »

Depuis vos débuts, à quel point avez-vous changer de regard ?

C : Ce qui a changé pour moi, ça a été de ne plus faire de photo tous les jours. Au début, je ne comprenais pas comment on pouvait en avoir assez. Il y avait quelque chose de spontané, un regard novice, expérimental. Après, je suis passée à quelque chose de plus construit.

V : Je pense pas que pour moi le souci technique ait changé, même si je suis plus exigeant. En revanche, l’idée de construction, de série, de narration, a évolué. Je suis passé du studio à l’extérieur.

Plan rapproche de la barriere construite par la Macedoine à la frontiere grecque pour empecher les migrants de prendre la route des Balkans, janvier 2018. Idomeni, Grece – 6 janvier 2018.

Préférez-vous l’argentique ou le numérique ? Pratiquez-vous les deux ?

C : C’est différent. On pratique les deux. Moins l’argentique par souci économique et technique. Mais j’ai une certaine nostalgie de l’argentique, parce qu’il y a l’odeur de chimie, une sorte de rituel, de protocole.

 

Quelle place votre pratique prend-elle dans votre vie ?

C : Beaucoup de place. Même si on ne fait pas assez de photo.

V : Oui, ça prend énormément de temps et de place, puisqu’on a organisé toute notre vie autour de ça. En revanche, ce n’est pas la partie prise de vue qui nous occupe le plus, malheureusement. Je n’ai pas l’impression de faire autre chose. Des schémas électriques, des plans de camion, des sauvegardes… Pour pouvoir en vivre, on doit faire beaucoup d’autres choses par ailleurs : organiser notre vie en fonction de ça, chercher des sources de financement, faire des sites web, s’occuper des portfolios. Toute la partie administrative prend beaucoup de temps.

C : On devrait faire plus de photos.

V : Et des choses un peu plus légères.

J’ai lu dans votre bio une phrase de Céline à l’intention de Vincent : « tu fais des images, pas des photos ». Céline, qu’entendais-tu par là ?

C : A l’époque où l’on s’est rencontrés, Vincent faisait du studio et moi de la photographie en extérieur. Dans le studio, il y a une part de mise en scène, de scénarisation. Moi j’étais plus portée sur l’image instantanée, documentaire. Je considérais le travail de Vincent plus comme des images.

V : Céline a une vision de la photographie qui est plus proche de ce que la photo a apporté quand elle est apparue : garder sur une pellicule un instant T qu’on ne pouvait pas saisir autrement, pas par la peinture par exemple.

C : La photographie de Vincent s’approche plus de la peinture.

 

Le fait de travailler en duo a-t-il changé votre rapport à la photographie ?

V : Comme je me suis pris dans la figure que je ne faisais pas des images, je me suis dit que j’allais essayer de faire des photos ! (rires)

C : Et moi je me suis pris dans la figure qu’il fallait assumer les photos qu’on faites !  Mon rapport au sujet a beaucoup changé. On a le souci de défendre ce qu’on fait. Avant, ça ne m’aurait pas dérangée de faire du bénévolat pour approcher les gens, pour pouvoir faire des photos. Aujourd’hui, ça me dérangerait.

V : Comme c’est un travail écrit ensemble, ça suppose de composer avec la façon de faire de l’autre. Je dirais que d’une part, je me suis confronté à des sujets auxquels je ne me serais pas confronté seul. Et d’autre part, l’idée de construction, de travaux sur le long terme a changé l’horizon temporel que j’envisageais pour la production d’un travail, sa rigueur d’écriture.

 

Quel lien faites-vous entre la pratique de la photographie et celle du documentaire ? Pouvez-vous imaginer l’une sans l’autre ? L’une prime-t-elle sur l’autre ?

V : Pour moi, la pratique documentaire est une pratique de la photographie parmi d’autres. La distinction que je ferais, c’est ce qui concerne le temps. La pratique photographique peut être relativement courte, alors que la caractéristique de la pratique documentaire, c’est le temps et la narration sur le long terme. Ma pratique de la photo n’est pas exclusivement documentaire, mais en ce moment c’est le documentaire qui prime.

Façade d’un centre de demandeurs d’asile, couvert de neige, poussette de bebe garee devant la porte dans la neige, centre de demandeurs d’asile de la Croix rouge, novembre 2017. Pukalaidun, Finlande – 22 novembre 2017.

Pour vous, la rencontre humaine découle-t-elle de la pratique photographique ?

C : Non, par contre la photographie m’a permis de faire des rencontres que je n’aurais pas faites. La photographie te permet d’aller là où tu ne serais pas allé sans elle.

V : C’est vrai qu’on s’est retrouvés dans des situations qui ne se seraient pas posées. Je ne me suis jamais fait autant contrôler par la police qu’en faisant de la photographie, en Hongrie par exemple… C’est vrai que depuis que je fais des images, j’ai rencontré plus de personnes. Notamment Céline.

 

La photographie est-elle avant tout un prétexte à la rencontre ?

C : Non, pas pour moi.

V : Non plus, si j’ai envie de rencontrer quelqu’un, je n’ai pas besoin de la photographie pour ça.

   « La photographie te permet d’aller là où tu ne serais pas allé sans elle. »

Diriez-vous que votre intérêt pour le documentaire est plus motivé par la rencontres des individualités, des petites mythologies, ou par la compréhension d’une histoire collective, d’un contexte politique ?

V : Les deux, ça dépend. Et puis très souvent, le contexte politique détermine aussi les petites histoires individuelles pour lesquelles on rencontre les gens.

Une poupee posee sur un canape, dans un centre d’accueil pour demandeurs d’asile, novembre 2015. Linz, Autriche – 25 novembre 2015.

Vous considérez-vous comme des artistes engagés ?

C : Non, nous ne sommes pas des artistes. On ne devrait pas se présenter comme artiste. Photographes engagés, peut-être, mais pas artistes.

V : On a des convictions, des trucs à défendre. Mais ce qui m’énerve fondamentalement, c’est que très souvent la notion d’art, d’artistes, permet d’introduire un clivage, souvent méprisant. Dire « ça c’est de l’art et ça, ça n’en est pas », c’est une distinction qui est établie par les artistes pour valoriser leurs productions. Ça me gonfle cette idée d’art. Donc engagés oui, artistes certainement pas.

 

En 2015, vous vous êtes lancés dans un projet conséquent : Europe 2050. Comment est née cette initiative ?

C : Elle est née d’une envie de partir, d’abord. On s’est dit que ce serait chouette de voyager et de faire de la photo. On a commencé à Calais, où on a fait le premier portrait. C’est ce qui nous a décidés à avoir cette démarche de rencontrer les gens de façon transparente, franche. Et ce qui nous avait dérangés, c’est qu’on avait accosté cette personne parce qu’on savait que c’était un migrant. C’est dommage, parce qu’à chaque fois qu’on aborde ces gens, c’est parce que ce sont des migrants. Ça nous a questionnés. Quand on est revenus, on avait quelques photos, un propos et une envie de développer les choses. Et on a fait un second voyage.

Centre ville de Sofia, entre les boulevards Maria Luisa à l’Ouest et Vasili Levski à l’Est. Les croix gammées et les slogans racistes sont très nombreux, peu ont fait l’objet de recouvrement ou de tentative d’effacement. En revanche une part non négligeable a été recouverte par des slogans « anti-fa » de contestation, janvier 2016. Sofia, Bulgarie – 10 janvier 2016.

Jusqu’ici, qu’avez-vous appris de ces voyages, ces rencontres, sur le plan politique et humain mais aussi artistique ?

V : Documenter le sujet de l’immigration nous a permis de mieux le percevoir, d’en comprendre le traitement médiatique et comment nous, on voulait le traiter. L’immigration en Europe, c’est quand même la lose. C’est un sujet qui est particulièrement mal abordé, mal traité, avec une gestion collective déplorable. On laisse des gens dans une certaine misère. La gestion de la crise migratoire par l’Union européenne, par les différents pays européens, c’est un bazar sans nom.

C : Disons qu’il est censé y avoir une certaine cohérence de traitement des cas, mais on se rend compte que, pays par pays, chacun fait avec ses moyens et ses possibilités.

  « Engagés, oui. Artistes, certainement pas. »

Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

C : Elles ont été à la fois relationnelles, parce que ce n’est pas facile de vivre à deux 24h/24, mais aussi matérielles. Les principales difficultés étaient liées à notre mode de vie et de transport : trouver des toilettes, se brosser les dents, ça n’a pas toujours été évident.

V : C’est aussi parce qu’on avait pas un gros camion avec tout le confort moderne. Quand on vit dans 4m³ avec un lapin, on a vite fait le tour. Surtout quand il pleut, qu’il y a de la neige, qu’il fait froid, que c’est humide…

C : Il y a aussi les difficultés de la langue. Même si Vincent se débrouille assez bien en anglais, moi un peu moins. On est quand même limité dans son vocabulaire. C’est dommage. Il y a des phrases que je n’ai pas comprises, des sentiments que je percevais un peu moins.

: Et puis quand même, il y a la difficulté du sujet. Voir les gens pleurer, voir les gens tristes, voir le traitement de leurs dossiers, c’est pas drôle, c’est pesant cette misère permanente. Il y a eu une accumulation de souffrances rencontrées qui a été pesante à un moment. Et quand tu vois la stupidité qui caractérise la gestion de cette « crise » migratoire, en dépit de tout bon sens et de toute humanité, c’est aberrant.

Temoignages ecrits, plusieurs demandeurs d’asile ont note leur age et leur ville, village d’origine, ainsi que l’alaphabet et les chiffres dans leur langue maternelle. Salzbourg, Autriche – 20 november 2015.

Ce projet change-t-il votre façon de voir le monde au quotidien ?

V : Non, moi je l’ai toujours trouvé aussi stupide et médiocre. Ça a confirmé un peu ce que je pensais de l’être humain, avec cette logique animale qui fait qu’il est dominé par ses préjugés. Réfléchir ça lui fait mal au cerveau, alors c’est chacun pour soi.

C : Moi, ce qui a changé, c’est que je me suis rendue compte qu’on pouvait se laver avec 1,5L d’eau. Quand on rentre, on se dit qu’on gaspillera un peu moins, qu’on consommera moins. Finalement, on retombe très vite dans les habitudes et la facilité que la société nous donne.

 

Comment êtes-vous accompagnés dans votre démarche ?

C : On est entrés sur une plate-forme de diffusion, Hans Lucas, qui nous accompagne.

V : Ils mettent en contact des productions photographiques avec des diffuseurs, notamment la presse. On est aussi aidés par des amis proches pour les relectures textuelles (François Rougier) et photographiques (Marc Dubord et Bernard Minier).

C : Et ma mère nous suit aussi dans notre travail. C’est la première à s’y intéresser.

 

Y a-t-il d’autres envies photographiques que vous espérez concrétiser ?

V : Ces travaux-là, j’aimerais qu’on puisse les développer, les pérenniser. Et puis j’aimerais avoir le luxe d’avoir un endroit où faire des natures mortes de temps en temps, ou des portraits.

C : Moi j’aimerais bien qu’on puisse développer un peu plus de sujets à court terme, comme celui de la vie sur la route et des chômeurs.

Photo issue de la série Une vie sur la route | sujet en cours |

Espérez-vous quelque chose en particulier du projet Europe 2050 ?

V : J’aimerais bien qu’on arrive un peu à diffuser nos convictions, nos points de vue. Parce que quand on entend que les demandeurs d’asile roulent en belle bagnole, qu’ils portent des fringues de marque et qu’ils gagnent 1500€ par mois, ça m’énerve. J’aimerais bien qu’on essaie un peu de réhabiliter l’esprit critique et qu’on laisse tomber ces photos de presse trop émotionnelles qui ne renseignent rien. Pour dépasser les préjugés, il faut se battre, il y a du boulot. On y arrivera pas, mais on essaie.

C : On est entourés d’images chocs, on nous parle d’émotion tout le temps, c’est ça qui prime. J’étais aussi à un moment à cette recherche d’images qui marquent les esprits, mais en fait ce ne sont pas celles qui feront changer les choses et qui feront réfléchir.

V : On voit toutes ces photos de gamins morts sur les plages, ça n’a rien changé à la vision que les Européens ont des migrants.

C : J’espère qu’on perde cette envie d’aller chercher l’image qu’on attend.

 


Toutes les photos sont créditées © Brugère Isaert | Hans Lucas


Le site web de Céline et Vincent : https://soeurlaroute.com

Le blog dédié à Europe 2050 : https://www.europe2050.com/a-propos

La plateforme Hans Lucas : http://www.hanslucas.com/isaertbrugere/photo

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