Grottes cosmiques au Centquatre

Plonger dans l’antre de la grotte ornée du Pont-d’Arc, c’est possible, à Paris, depuis l’ouverture de l’exposition de Raphaël Dallaporta, Chauvet – Pont-d’Arc, L’inappropriable, au Centquatre.


Portait_© Raphaël-Dallaporta, Éditions Xavier-Barral, 2016

Raphaël Dallaporta est un photographe qui se plaît à explorer les marges de son médium par le biais de différents traitements, convoquant aussi bien sa fonction documentaire que sa portée symbolique. Dans son travail, il interroge le statut de l’image photographique.  Avec Chauvet – Pont-d’Arc, L’inappropriable, il réalise une installation immersive, alliant image et son, sous la forme d’un vaste diaporama en noir et blanc. Celui-ci est composé de plusieurs planisphères qui, ensemble, forment ce panorama photographique.

Les prises de vues constituant le projet ont été réalisées sur le site géologique de la Grotte Chauvet, nom sous lequel on la connait le mieux. Xavier Barral est le commissaire de cette exposition ainsi que l’éditeur du livre qui s’y rapporte, tandis que l’installation multimédia a été conçue par le studio On-situ.

Les photographies ont été obtenues par le biais d’un dispositif de prises de vue automatisées, permettant de recomposer en détail les prises de vues effectuées dans la grotte Chauvet. Ce procédé permet notamment de restituer les volumes avec une impressionnante précision qui participe pleinement de la force de cette expérience immersive.

Ce dispositif, qui a été construit par l’artiste spécialement pour ce projet, doit son origine à l’inventeur américain Richard Buckminster Fuller, qui – dès 1946 – avait mis au point ce procédé de projection bien particulier. Fuller avait commencé par appliquer ce système à une carte du monde, ainsi décomposée en 20 triangles et destinée à être projetée sur un polyèdre. On parle, depuis, de « projection de Fuller » pour désigner cette méthode.

Dans le projet de Raphaël Dallaporta, les vues sphériques obtenues d’après cette captation sont ensuite projetées sur un support polygonal, surface finale du procédé sur laquelle les images de la grotte se révèlent dans l’espace d’exposition.

On retrouve dans l’ouvrage d’exposition ces mêmes polygones, qui, sous leur aspect déplié, créent des formes géométriques – agencements fragmentés, imprévisibles – qui ne sont pas sans rappeler certaines structures géométriques astrales. Travailler ces vues sphériques – dont la rotation peut évoquer celle des planètes – pour traiter ce lieu n’est pas sans lien avec l’hypothèse anthropologique rapprochant la création des grottes et celle du cosmos.

Dans cette installation photographique, le contexte semble évincé : ainsi, on ne pénètre pas dans la grotte car on se trouve déjà à l’intérieur, contemplant des reliefs sans fin. Oubliant où l’on se trouve, ce que l’on regarde, et ce que l’on connait de ce qu’on regarde, restent les images, incontestablement nouvelles.

Les plans en cadrage rapproché participent, eux aussi, de cette découverte de l’inconnu, en flouant le rapport d’échelle. S’opère alors une perte de repères, et la projection glisse vers une abstraction qui fait la part belle à l’imagination et aux hypothèses visuelles en tout genre.

« Une grotte nécessite d’être traitée avec une infinie retenue : comme un paysage, un espace naturel qui anime un sentiment profond de l’immémorial en nous. » (R. Dallaporta)

On doit l’aspect indubitablement contemplatif de Chauvet – Pont-d’Arc, L’inappropriable à une composition conçue spécialement pour ce travail par Marihiko Hara. Les images sont effectivement bercées par diverses sonorités atmosphériques. La composition semble inspirée de bruits naturels, et on peut entendre par exemple la chute de gouttes d’eau – possiblement formatrices des futures stalactites. Les dessins sur les parois de la grotte se font presque oublier, à la faveur des impressionnants volumes de la caverne dans son ensemble, ses détails, ses recoins, sa texture. L’art pariétal ne semble donc pas ici au centre, et le regard ne s’y attarde pas. L’image en noir et blanc ne permet pas de distinguer les couleurs. Ainsi, pas de hiérarchie entre la paroi naturelle et les inscriptions humaines qu’elle porte. Si l’on mesure l’importance de ce témoignage archéologique, c’est donc surtout un nouveau rapport à l’image que propose le film de Raphaël Dallaporta. La grotte parait évoluer sous nos yeux dans un mouvement rotatif perpétuel ; la lenteur du déplacement des images contribuant à cette ambiance hypnotique. C’est une fresque qui se dresse et semble se composer à l’instant même où on la découvre.

Chauvet-Pont D’arc : l’inappropriable donne l’impression de se trouver devant quelque chose d’irréel, malgré la renommée du site. Plutôt que de se faire la documentation d’un témoignage historique, le travail de Raphaël Dallaporta suggère d’autres possibilités et pose un regard nouveau sur cet espace unique. C’est un monde autonome, qui semble tout à fait détaché de la réalité que nous connaissons. Dallaporta donne ainsi à voir une création abstraite de ce lieu si particulier, qui préserve et entretient son propre mystère.

 


Jusqu’au 06.01.2019

Du mercredi au dimanche, 14h-19h

Le CENTQUATRE-PARIS
5 rue Curial – 75019 Paris

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