Isabelle Fauve-Piot, la sculpture de l’être en devenir

C’est lors d’une matinée pluvieuse, à Saint-Remy-lès-Chevreuse, que j’ai rencontré Isabelle. En combinaison de travail, portant un casque de soudure, en pleine création à mon arrivée. Nous nous sommes donc installées au fond de son atelier, assez grand pour contenir toutes ses sculptures, afin d’échanger.

Hey Listen : tu n’as pas un parcours comme les autres, plus scientifique, pourrais-tu nous le présenter en quelques mots ?

Vue d’atelier, Danseuse, Isabelle Fauve-Piot.
Crédit photographique : Manon Raoul

Isabelle : j’ai un parcours un peu atypique, car j’étais très bonne en mathématiques, et même si l’idée de faire les Beaux-Arts était en moi, il n’était pas spécialement question de faire un cursus artistique dans ma famille. Cela paraissait trop particulier, voire “extraterrestre”, que d’aller faire les Beaux-Arts à l’époque, et comme j’étais naturellement à l’aise avec les mathématiques, j’ai fait Maths-Sup, Maths-Spé et je suis rentrée à l’École Centrale de Lyon. À l’époque, lorsque tu sortais de Centrale, le travail, il y en avait ! J’ai donc facilement trouvé, mais très vite, je me suis dit “mais qu’est-ce que je fais là ?” Sauf que, j’étais jeune, amoureuse, et je me suis mariée. J’ai eu des enfants.. Mais cela ne me nourrissait pas “intellectuellement parlant” et je suis donc partie.

En 2009, j’ai fait toute une année de formation en céramique, et là, je me suis dit que mon chemin n’était pas du tout d’être ingénieur, mais que c’était l’art. Très technique, la formation m’a permis de travailler la terre et a été très enrichissante. Suite à cela, l’année suivante, j’ai intégré l’École des Beaux-Arts de Versailles où j’ai refait le cursus entier, car j’avais besoin de me déconditionner de 15 ou 20 ans de fonctionnement de type ingénieur. J’ai donc rencontré de nombreuses personnes, vu des expositions et surtout beaucoup lu, afin de comprendre ce qui m’animait au plus profond.

Ce parcours à l’École des Beaux-Arts a vraiment été formidable pour moi, j’ai beaucoup appris sur moi-même. Généralement, on dit aux élèves de produire beaucoup au départ, sans réfléchir, puis, dans un second temps, d’observer ce qui en ressort. Personnellement, je n’étais pas du tout dans cette démarche-là, j’ai, encore une fois, beaucoup lu, et, ayant une formation scientifique, je me suis intéressée à l’infiniment petit, l’infiniment grand, des livres d’astrophysiciens, de physiciens, de philosophes autour de la matière, etc. Et par-dessus, j’y ai ajouté mon parcours personnel, car j’ai fait un burn-out en 2004, il a donc fallu que je me reconstruise ensuite. Je suis donc partie sur “qu’est-ce que c’est que d’être”, “la conscience d’être, qu’est-ce que cela veut dire”, “qu’est-ce qui est important”, etc.

J’ai produit des choses, j’amenais peu de choses, mais mes jurys se passaient souvent bien, car, comme toutes mes recherches s’accompagnaient de lectures, d’analyses, de notes, de résumés, de livres mis en regard les uns avec les autres, il y avait tout un processus. C’est en fin de troisième année, où, tout d’un coup, j’ai vu cette histoire de vibration, le vide, l’énergie du vide, que le vide est à la base de la matière, qu’il est l’absence et la matière la présence. Je me disais, “il n’y aurait presque rien, et en même temps, presque tout !”.

Tout d’un coup, un jour, j’ai vu une tête en métal toute fine et je me suis dit “Voilà ! C’est ça qu’il faut que je fasse !”, sauf que je ne savais pas souder, que je ne savais pas où l’on achetait de l’acier. J’ai réalisé une première tête en métal et il a fallu tout apprendre sur le tas, ce qui a été très fastidieux, en faisant de grands croquis à échelle 1 de tous les côtés, pour voir comment j’allais faire.

Isabelle Fauve-Piot, Conscience, vue d’exposition en Sologne.
Crédit photographique : Isabelle Fauve-Piot

HL : comment procèdes-tu pour souder ? Utilises-tu les services d’une entreprise ?

Isabelle : au départ, lorsque j’étais aux Beaux-Arts, je soudais dehors dans le froid car l’école n’avait pas d’atelier dédié, et mes amis m’amenaient des cafés pour me tenir chaud ! J’en ai eu rapidement marre et j’ai donc eu mon premier atelier dans la résidence d’artistes TDF aux Molières, près de Limours, qui faisait 12m2. L’histoire a commencé comme ça ! Comme j’étais au départ céramiste, j’aimais beaucoup le feu et j’ai donc proposé pour mon diplôme un travail autour du feu avec des œuvres tant en terre qu’en acier.

Je réalise donc mes sculptures moi-même, mais pour les galvaniser, j’ai besoin de l’aide d’une entreprise spécialisée. L’acier est un métal qui s’oxyde, y compris dans une maison, c’est certes plus long, mais cela s’oxyde tout de même. Je me suis donc posé la question du traitement de mes sculptures : je peux ne pas en faire et accepter la rouille et les aléas du temps avec des morceaux qui peuvent tomber un jour, ou les traiter pour les protéger.

Il y a différents traitements possibles, certains très faciles à appliquer comme le Rustol ou un vernis que j’utilise pour les sculptures d’intérieur, car cela protège un peu et c’est suffisant pour des sculptures restant en intérieur. La galvanisation, quant à elle, est le seul procédé qui protège pour au minimum 30 ans l’acier. Une couche de zinc pénètre directement l’acier, et au bout de 30 ans, tu peux le dézinguer et recommencer.

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Il existe deux méthodes pour galvaniser une production : une à froid où l’application se fait directement au pinceau, mais ce n’est pas le procédé de base et cela ne protège pas longtemps ; et le procédé à chaud, dans d’immenses installations où la sculpture passe dans tout un champ de préparations où elle est nettoyée par des produits chimiques pour finir dans un bain de zinc en fusion à 450°C pendant 10 minutes, et là, ça ne bouge plus.

L’entreprise avec laquelle je travaille s’appelle Galva Union, j’ai galvanisé deux de mes pièces avec eux, plus une création les concernant, L’humain au cœur de l’entreprise. C’est un sujet qu’il m’intéresse de développer, car toutes les entreprises prônent l’idée de l’humain au cœur de l’entreprise, or ce n’est pas forcément le cas. J’aime l’idée que des sculptures mettent en avant cette idée prometteuse. Galva Union m’a ainsi demandé une sculpture de ce type que j’ai réalisé en intégrant une tête en 3D dans leur logo en 2D.

HL : de quoi as-tu besoin pour réaliser tes sculptures ?

Isabelle : j’achète des tiges d’acier qui font trois mètres de long de différents diamètres : 3, 4, 5, jusque 14 mm. Elles me servent à réaliser les sculptures. Et je commande aussi des plaques pour le socle de l’œuvre, et c’est d’ailleurs à partir de cette plaque au sol que je commence à créer.

HL : tu as trois thématiques dans tes sculptures : “Conscience de l’être”, “Introspection” et “Les messagers”. Travailles-tu encore sur les trois ?

Isabelle : “Les messagers” sont issus de ma formation de céramiste, tout comme “Introspection”. Ils ont démarré à cette période. Tandis que toute la partie de mon travail en acier, “Conscience de l’être”, est née pendant ma période aux Beaux-Arts.

Il m’arrive encore parfois de travailler sur mes premières thématiques, par exemple avec “Les messagers”.Je collabore depuis deux ans avec un compositeur de musique électro-acoustique, Charles Platel. Nous allons travailler autour des “Messagers” pour créer un environnement sonore adapté. Mais en dehors de ce projet, je n’en réalise plus.

A l’époque des « Messagers », je ne travaillais pas l’acier et j’ai fait réaliser la partie métallique de ces sculptures par un ferronnier d’art. Depuis mon diplôme aux Beaux-Arts en 2014, je suis à temps plein sur mes sculptures. Je me suis focalisée sur l’acier et j’ai ainsi réalisé plusieurs grandes pièces. L’acier est plus original, plus léger. Avec la terre, c’est compliqué de donner l’idée de la vibration et les grandes pièces sont lourdes. L’acier correspond vraiment à ce que j’ai envie de transmettre : une forme de fragilité, de présence et de vibration.

HL : tes sculptures sont donc possiblement exposées en extérieur, y a-t’il un lien avec la nature ?

Isabelle : oui, certaines comme Conscience qui a été exposée à la Biennale de Sculpture Monumentale de Sologne, et Vibration. L’idée de plus en plus présente dans mon travail, est de représenter un être en devenir. Je considère que l’on apprend toute la vie. Il est donc intéressant de retrouver l’analogie entre un végétal qui pousse et un être qui grandit au fur et à mesure de ses expériences. La sculpture est alors une représentation des racines d’un végétal qui pousse, ayant encore des branches en formation. J’aime associer le végétal, le minéral et l’humain.

HL : te représentes-tu au travers de tes sculptures ? Est-ce toi qui grandis ?

Isabelle Fauve-Piot dans son atelier.
Crédit photographique : Manon Raoul

Isabelle : totalement. J’ai énormément changé depuis 10 ans. C’est comme devenir soi-même. J’ai aujourd’hui 49 ans, et j’ai tout de même fonctionné durant 20 ans sur ce que je pensais être vraiment bien, je pensais que c’était ce qu’il fallait faire et j’étais très reconnue dans ma vie professionnelle.

Les codes sociétaux et familiaux que je m’imaginais étaient ceux que l’on m’avait inculqués étant petite. Or, je me suis rendu compte à un moment donné que ma nature profonde n’était pas en cohérence avec ça. Je me suis alors dit : je passe à côté de ma vie ! Même si ma réussite sociale était bien plus éclatante hier qu’aujourd’hui, il y a un gros décalage entre une réussite vu de l’extérieur et un ressenti intérieur. Je me disais “je suis à côté de la plaque”, je suis donc repartie de zéro et je me suis découverte petit à petit. On se rend compte que la vie est faite d’une succession d’expériences.

En ce qui me concerne, ce vers quoi je dois aller, c’est parfois clair et parfois non. Je peux tourner en rond pendant deux, trois semaines autour d’une sculpture et rien ne vient, donc ce n’est pas la peine de souder, et puis d’un coup, l’idée est là et c’est d’une grande précision. Anima, c’était ça pendant six mois ! J’avais déjà fait une grande tête de cheval et j’avais envie d’en faire un du sabot jusqu’aux oreilles, mais ça ne venait pas. Et d’un coup, ça y est, Anima était là ! J’ai alors acheté des livres sur les chevaux, j’ai fait des croquis, j’ai appelé mon quincaillier et le lendemain, 8h, j’étais là à souder, et ce pendant cinq mois !

HL : mais tes sculptures vibrent ! Est-ce assez solide ?

Isabelle : oui, effectivement, elles vibrent. Au départ, j’avais peur quand je les prenais en main, car cela bougeait beaucoup, et puis finalement, non, c’est assez solide ! Petit à petit, j’ai fait de moins en moins de dessins et repères dans l’espace sauf pour Conscience, car je l’ai proposé sur la base d’un croquis, étant un projet à la base. Mais maintenant je ne travaille plus vraiment ainsi. J’ai une bonne vision dans l’espace ! Et il faut être tenace, car c’est plusieurs mois de travail.

HL : quelles sont les étapes de réalisation de tes sculptures ?

Isabelle : il y a trois étapes. Tout d’abord, je réalise un volume dans vide, je pars de rien. C’est très fatigant, et c’est l’étape la plus difficile. Tant que je n’ai pas le rendu d’un volume qui me convient, je recommence. La complexité de mes sculptures, c’est que l’on peut tourner autour, donc on peut tout d’abord être satisfait puis, en se déplaçant autour, se rendre compte que cela ne va pas et recommencer. Ensuite, je retravaille tout pour le côté esthétique et j’enlève beaucoup de matière à ce moment-là.

Techniquement, au départ, il faut que tout tienne, mais à la fin, les éléments sont chaînés, donc je peux enlever au fur et à mesure des tiges. Il y a une sensation qui doit être présente, une résonnance. Et tant qu’elle n’est pas là, ce n’est pas fini. Enfin, la phase de finition : je vérifie toutes les soudures, je protège l’acier (galvanisation ou autre) et je réfléchis au transport.

Vue de l’aterlier d’Isabelle Fauve-Piot
Crédit photographique : Manon Raoul

HL : tes études d’ingénieur doivent t’être utiles ?

Isabelle : effectivement, Maths-Sup, Maths-Spé développent un état de concentration important et qu’il ne faut jamais lâcher. Je pars toujours du principe que cela va être possible. Cela peut être difficile, long, mais le lendemain matin, je suis là et je recommence. Je pense que cela vient de mes études, j’ai acquis cette capacité, ou je l’avais peut-être déjà en moi. Parfois j’en bave, mais une fois fini, je suis contente !

HL : quelles sont tes inspirations artistiques ?

Isabelle : il y en a plusieurs, comme Antony Gormley qui travaille sur l’espace qu’occupe le corps ; Jaume Plensa qui construit le corps humain par le langage en réalisant de grandes têtes avec des lettres ; Yves Klein avec l’idée du vide ; mais aussi des philosophes comme Gaston Bachelard, des astrophysiciens, etc.

Aujourd’hui, j’y pense moins. C’est toujours intéressant, mais on ne trouve pas son style. On est soi-même et il faut se détacher de ce que l’on voit de l’extérieur. C’est une phase indispensable que de parcourir un chemin intérieur pour trouver son art. Un artiste, c’est quelqu’un qui met ses tripes sur la table. On va au fond des choses, même si parfois cela remue beaucoup.

HL : quels conseils donnerais-tu à des jeunes souhaitant se lancer dans une carrière d’artiste ?

Isabelle : c’est difficile. C’est un métier de solitude, il ne faut pas avoir peur du “vide”, de soi et il ne faut compter que sur soi-même. En entreprise, tu ne te poses pas la question “que vais-je faire aujourd’hui ?” Alors qu’artiste, tu n’as personne derrière toi. C’est une grande responsabilité au niveau de soi-même, il faut se motiver seul.

Mais c’est un métier où tu fais de très belles rencontres, car les artistes sont des personnes très sensibles et très riches.

De nos jours, il faut aussi gagner sa vie. Dans un premier temps, il faut avoir un travail rémunérateur. Certains ont mis 20 ans pour en vivre, c’est compliqué. Mais lorsqu’on en ressent l’envie, il faut le faire. J’en ai eu envie à 18 ans et je n’ai pas osé, il a fallu que j’aie un burn-out pour remettre tout en question, ce que je ne souhaite à personne. Personnellement, je suis indépendante grâce à ma première vie professionnelle, c’est ça aujourd’hui qui me permet de me lancer dans des projets fous. Même si la société est ainsi, l’artiste ne doit pas produire pour vendre, sinon il se retrouve brimé dans sa création. Il ne faut pas y perdre son âme…

 

Le site internet de l’artiste : http://www.isabellefauvepiot.fr/

Vue de l’aterlier d’Isabelle Fauve-Piot
Crédit photographique : Manon Raoul

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