Winter Family, L’entretien 2/2

Winter Family, c’est le duo d’artistes composé de Ruth Rosenthal et de Xavier Klaine. [Pour lire la première partie de l’article, c’est ici !] Cette fois, ils nous parlent de légitimité, du statut d’artiste et de souffrance agréable…


Après une longue tournée en France avec H2 Hébron (Nanterre-Amandiers, TNB, MC93…), Ruth et Xavier vont se consacrer aux concerts et à la création d’un nouvel album. On dit souvent (moi la première) qu’il y a quelque chose de mystique dans leur musique. Déjà parce que l’orgue y est très présent, ensuite parce que Ruth a ce timbre de voix grave et solennel qui rappelle les cantiques. C’est d’ailleurs dans une église dont sa tante avait les clés que Xavier s’est exercé à l’orgue. Aujourd’hui, ils savent comment s’y prendre pour pouvoir jouer dans ces lieux saints, ce qui n’est finalement pas si compliqué, puisqu’ils ne sont pas du tout anticléricaux.

Tous les deux sont athées, mais aiment les lieux chargés d’énergie.

Vous avez plus de chance de les croiser à une soirée techno qu’à la première d’une pièce de théâtre. Ils s’y sentent plus à l’aise et craignent moins le moment fatidique où on leur demandera leur avis. « Les concerts, c’est pas pareil. T’aimes ou t’aimes pas, et personne n’en parle ensuite pendant des heures avec un air d’expert » Parmi ses derniers coups de cœur, Ruth nomme quand même Milo Rau. Et le hip-hop marocain.  Xavier cite Théo Mercier, Nicolas Roggy, Yasmeen Godder, Philou Petit ainsi que Meytal Blanaru, Nico Teen et Guy Marc Hinant.

Vivre de ses créations, on se doute bien, n’est pas chose facile. Surtout avec le développement des réseaux sociaux, qui a changé toute la donne ces dernières années. Xavier raconte que dans les années 90, faire son auto-promotion n’allait pas du tout de soi. « Maintenant, même un micro label aux USA te demandera d’avoir une data fan base de 15 000 membres. Sinon, c’est même pas la peine d’envoyer tes démos. Quand j’étais gamin, avec mes groupes de hardcore Alive The Roupettes ou Blockheads, on collait parfois des affiches ou on filait des flyers avant de jouer, et encore, c’était le maximum de l’humiliation envisagée pour un groupe. C’était ponctuel et drôle. Maintenant, c’est complètement intégré de se sur-vendre sur les réseaux quotidiennement. Les salles te demandent de partager l’event, les labels de faire tourner l’info de sortie d’album, d’un nouveau clip, etc. C’est étrange, on est devenus directeurs de la communication bénévoles de nos projets »

 

Le duo, qui a vécu dans plusieurs pays, remarque que le statut d’artiste n’est pas perçu pareil dans toutes les cultures. « Aux États-Unis, il n’y a pas de subventions publiques donc l’underground musical est très ramassé, intense, vivace, avec un niveau incroyable, question de survie, mais la création théâtrale est quasi impossible.

En Israël, il y a très peu d’argent consacré à la création. Etre artiste est un métier comme un autre, le statut d’artiste n’est pas fantasmé comme en France. Et la très grande majorité des artistes doivent nécessairement travailler à côté, c’est banal et accepté.

Ruth était au pupitre lumières à l’Opéra National de Tel Aviv et bossait dans deux restaurants le jour pour survivre. Et pourtant il y a un grand nombre de projets intéressants dans ce pays. Il faut dire que les sujets sont malheureusement brûlants”

Au vu de leur expérience dans la musique et le théâtre, on pourrait penser que Winter Family ne connaît ni le doute, ni le syndrome de l’imposteur. Pourtant, Xavier ressent parfois encore ce manque de légitimité, notamment lorsqu’il travaille avec des techniciens qui ont beaucoup plus d’expérience et de savoir que lui. Ruth, quant à elle, adopte plutôt l’attitude inverse. Elle ne se sent ni musicienne, ni comédienne, elle n’a pas le bac, elle fait les choses comme elle le sent et ça l’amuse beaucoup. « Peut-être que je suis un imposteur » (rires).

 

Tous les deux sont d’accord pour dire que ce qui importe le plus, c’est de prendre du plaisir.

Pour eux, ce qui compte dans un parcours, c’est davantage l’honnêteté, le travail et les rencontres qu’un diplôme reconnu.

Xavier ajoute :  » La rencontre par hasard avec le chorégraphe Paco Decinà a changé ma vie. J’étais pas très bien, je me suis remis à la musique brutalement pour lui proposer un truc au piano à l’arrache. Et ça lui a plu, il m’a proposé de monter sur scène avec ses danseurs et j’ai bossé avec lui pendant 5 ans. Tout a changé « .

Quand pour terminer, on leur demande quels conseils ils donneraient à un jeune qui veut se lancer dans une voie artistique, Ruth soupire et dit : « Moi je ne me sens pas trop de donner des conseils. L’important, peut importe ce qu’on fait, c’est d’être honnête. Faire ce dont tu as vraiment envie. C’est pas toujours facile, parce que tu veux du public, tu veux être aimée. » Xavier continue : « C’est ambigu de vouloir faire des choses un peu raides et en même temps de vouloir absolument plaire à tout le monde… Ce boulot, c’est une souffrance agréable, c’est parfois intense, mais franchement pas bien méchant comparé à la plupart des autres boulots sur cette planète”

 

Juste ici, retrouvez la chaîne Youtube de Winter Family !

 

Image de couverture © JB Toussaint

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