Face à l’autre

Encore une superbe exposition à découvrir à la Maison Populaire ! Aujourd’hui, on vous parle de l’Autre avec un grand A, un sujet complètement d’actualité…

Dans le premier volet de cette exposition consacrée à l’« Autre », Blandine Roselle conviait des artistes dont le travail mettait en lumière des populations et des cultures en voie d’extinction. Ces derniers nous invitaient à nous interroger sur la réappropriation du passé et les moyens, autres que scientifiques, à travers lesquelles nous abordions la question de l’étranger et de l’héritage.

C’est sous un angle plus politique que s’ouvre désormais le volet « Face à l’Autre ». Blandine Roselle part d’un constat alarmant : « nous sommes confrontés à un changement de société, où le nationalisme, le racisme, le sexisme et l’homophobie sont politiquement mis en œuvre et où le pluralisme et la liberté d’expression sont massivement restreints ». Les six artistes et collectifs sélectionnés pour l’exposition tentent de décrypter notre regard et notre réaction face à ce qui relève pour nous de l’étranger, du lointain, de l’inconnu.

Sommes-nous ouverts à l’autre ? Nous reconnaissons-nous dans l’autre ?

Selon les cultures, les populations semblent plus ou moins ouvertes à la rencontre. Dans la vidéo d’Olga Kisseliva, How are you ?, force est de constater que les occidentaux (filmés à la Silicon Valley et à la Biennale de Venise) sont beaucoup plus froids que les moines tibétains que l’artiste a interrogés. Plus froids et surtout plus méfiants face à la caméra, moins à l’aise quand on leur demande simplement « How are you ? ». La plupart d’entre eux utilisent le sourire comme bouclier. Ils ont des cernes sous les yeux, avouent qu’ils sont fatigués ou débordés, mais affichent un grand sourire de façade.

Toujours dans cette démarche d’interroger notre rapport à l’Autre, l’artiste russe a profité d’un voyage à Dakar pour réaliser une série de portraits des habitants. Elle a ensuite modifié les photos pour remplacer les yeux noirs ou marrons des habitants par les siens, bleus et clairs comme l’eau. De la même manière, elle a choisi un autoportrait pour y faire défiler, à la place de ses yeux, ceux des habitants. Les visages qui apparaissent sur les deux écrans, côte à côte, ont de quoi nous déstabiliser. Est-ce qu’en mixant ainsi les physionomies, l’Autre nous apparaît comme un miroir ?

Olga Kisseleva, Une voyante m’a dit que j’avais un problème avec mes yeux : que j’avais du mal à voir la réalité…, 2002, Installation de 2 vidéos

Thomas Hirsschhorn nous fait au contraire prendre conscience de la distance que nous posons face à l’Autre qui souffre et auquel nous ne voulons pas nous identifier, que nous refusons de considérer. Il utilise des photographies d’une extrême violence, probablement issues d’un reportage de guerre, et les affiche en grand sous nos yeux. Il superpose ces images à des photographies de mode que nous avons l’habitude de voir sur des panneaux publicitaires ou dans des magazines. Nous acceptons de nous reconnaître dans des images retouchées où des mannequins maquillés défilent dans des vêtements haute-couture, mais nous avons du mal à regarder en face les photographies violentes qui nous montrent la dure réalité que connaissent certains, pas si loin de nous. Pour mettre en évidence cette absurdité, Thomas Hirschhorn a pixelisé non pas le sang et les corps morts mais les silhouettes irréelles des mannequins. Il a couvert le tout d’une bâche transparente, comme on aurait posé un linceul inutile sur un tas de cadavres.

Thomas Hirschhorn, Pixel-Collage n°1 et 4, 2015, Imprimés, feuille plastique, ruban adhésif

Traitons-nous l’Autre comme notre égal ?

C’est sur cette question que repose tout le travail de Santiago Sierra. L’artiste réalise des performances dans lesquelles il paie des volontaires en difficultés financières et les utilise comme support pour ses oeuvres. Reconnaître l’autre comme son frère, son semblable, c’est considérer sa valeur comme inestimable. Or, dans les situations de discriminations sociales et racistes, certains n’hésitent pas à monnayer l’Autre, à l’exploiter et donc à le déshumaniser. Santiago Sierra se met dans cette position d’exploiteur en tatouant des gens en échange d’une maigre rémunération. Il les dépossède de leur humanité en prenant un pouvoir irréversible (puisque le tatouage leur restera à vie) sur leur corps. D’autres fois, il demande aux volontaires de se déshabiller et de poser de dos face à un mur. En sous-vêtements, dos au photographe, ces personnes vivent une situation d’humiliation. C’est exactement le même processus qu’on observe parfois dans le monde du travail. On paie les gens pour effectuer un travail à la chaîne, un travail qui n’a aucun sens pour eux et qui fait d’eux des machines humiliées. Une personne en situation de précarité est vulnérable puisque sa vie dépend de ce que les autres sont prêts à faire d’elle pour la payer. Il semble finalement que tout se monnaye, même un corps et une dignité.

Santiago Sierra, Engagement et arrangement de 30 travailleurs en fonction de leur couleur de peau, 2002, Vidéo

Comment vivons-nous les échanges, la mixité ?

Nous nous présentons généralement comme des individus ouverts d’esprit et tolérants. Mais le sommes-nous vraiment ? Comment vivons-nous concrètement la rencontre avec l’Autre ? David Blandy et Landy Achiampong s’interrogent sur nos comportements conditionnés par l’héritage du colonialisme. Les deux artistes montrent dans leur vidéo à quel point les schémas si bien ancrés se répètent, malgré les siècles qui défilent. Ils s’appuient à la fois sur les idées de Franz Fanon et sur leur vécu personnel pour naviguer entre passé et présent. Plus la vidéo avance, plus l’on comprend quelle est la véritable question : sommes-nous tous des colonisés ? Il semblerait que dans notre monde marqué par la mondialisation, le seul détenteur du pouvoir soit le capitalisme, idée abstraite mais toute-puissante qui régit inconsciemment notre rapport  à l’Autre.

Christ Eckert avec Martin Fox et John Green, Babel (sélection de 4 éléments), 2015, Installation

L’installation Babel de Chris Eckert évoque la manière dont nous vivons ce partage de cultures, cette mixité généralisée à l’échelle mondiale. Plutôt que de la curiosité, la rencontre de l’étranger nous inspire parfois de la méfiance. Nous tentons de défendre notre pays, surtout de dévaloriser celui qui nous fait de l’ombre. Mais toutes ces réflexions infécondes nous noient dans notre propre nationalisme. Ces petites machines à écrire, conçues par l’artiste lui-même, illustrent parfaitement cette concurrence entre les nations. Elles font se dérouler des bandes interminables de papier où sont inscrites des recherches Google commençant par « La France n’est pas… », « America is not… » ainsi que la version allemande et la version italienne. Chose étonnante : la machine tient un crayon qui s’agite sous nos yeux pour écrire frénétiquement ces phrases, pleines de stéréotypes et de messages haineux. Les machines finissent finalement par se noyer elles-même sous ces bandes qu’elles ont générées…

Il semblerait donc que notre rapport à l’Autre, alors que nous le croyions sain et respectueux, soit souvent basé sur la suspicion et la peur. Le collectif Superflex met en évidence, au moyen d’une très belle vidéo, l’asymétrie des rapports dans les cas d’immigration massive. En s’intéressant à l’exemple concret des îles comoriennes, les artiste de Superflex ont découvert le processus de fabrication des Kwassa Kwassa, les bateaux en fibre de verre à bord desquels les comoriens embarquent pour Mayotte. Alors que pour les migrants, le départ apparaît comme une possibilité de renouveau et qu’ils sont prêts à risquer leur vie pour changer de situation, nous n’accueillons pas souvent à bras ouverts ces âmes enthousiastes. Nous vivons souvent ces arrivées comme un envahissement, une menace, alors qu’il s’agit pour eux d’un voyage vers le rêve.

Superflex, Kwassa Kwassa, 2015, Vidéo

L’approche politisée choisie par Blandine Roselle, la commissaire de l’exposition, est extrêmement intéressante. Les artistes sélectionnés posent des questions plus actuelles que jamais et l’on ne peut sortir indemne du lieu. On attend avec impatience le troisième et dernier volet de ce cycle « L’Autre… de l’image à la réalité » !


Du 19 avril au 1er juillet 2017

La Maison Populaire

9 bis rue Dombasle 93100 Montreuil

www.maisonpop.fr

Entrée libre

 

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